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Collaborateurs/trices

Vivre pour une première fois

Texte par : Sabrina Labranche

L’une des multiples beautés de la vie s’agit des premières fois qui la composent.

Nos âmes, complétement innocentes, sont à la découverte de ce monde qui nous entoure. Cette soif d’exploration nous confronte alors à des situations que nous expérimentons pour la première fois. Il y a un grand nombre de premières fois que j’ai vécues qui seraient dignes d’un récit, comme ma première journée d’école, mes premières amitiés ou mon premier amour. Chacune de ces premières fois ont contribué à rédiger l’histoire de ma vie. Elles sont désormais une partie intégrante de moi et l’expérience qui s’en est suivie a une influence sur la personne que je deviens. Or, l’une de ces premières fois a eu davantage d’impact sur moi. Il s’agit de la première fois que j’ai expérimenté la vie. Je crois qu’il n’y a rien de plus puissant au monde que d’assister au premier souffle de quelqu’un. Ainsi, la première fois qui voyage de mon cœur à l’écrit, aujourd’hui, est celle où j’ai été grande sœur pour la première fois. Il s’agit de ta naissance, ma petite Katia.

Tu sais, je commencai à rêver de ce moment bien jeune. Ce moment où je pourrais enfin devenir le même modèle pour quelqu’un que notre grande sœur l’a été pour moi. J’avais l’impression que je ne pourrais point me sentir entièrement complète, tant que je n’aurais personne sur qui veiller. Quand j’ai appris que maman était enceinte de toi, un bonheur s’est animé en moi. Le désir de te partager mes expériences, les bonnes comme les moins bonnes, de t’écouter dans tes peines et d’être la première à te féliciter dans tes réussites s’est mis à grandir au même rythme que tu grandissais dans le bedon à maman. Et puis, le jour de ta naissance est arrivé. Tu as eu une naissance compliquée. Je n’ai pas pu te voir aussi rapidement que je l’aurais voulu. L’excitation, mélangée à la peur, me coupait pratiquement le souffle. C’est enfin arrivée à l’hôpital que je croisai ton regard pour la première fois. C’est une première fois que je ne suis pas près d’oublier. Quand je ferme mes yeux, je peux revoir la forme de ton doux visage et je peux ressentir ce que ça m’a fait à ce moment, d’être grande sœur pour la première fois. Tu semblais tellement fragile et tu étais si belle. Je me faisais alors bien rapidement la promesse de prendre soin de toi.

On a ensuite vécu plein de premières fois ensemble. On a échangé un premier sourire, je t’ai pris dans mes bras pour la première fois et j’ai assisté à tes premiers balbutiements. Sache que chacun de ces petites premières fois que tu m’accordais me rendait tellement fière d’être ta sœur.
Or, tu m’as ensuite fait vivre d’autres premières fois beaucoup plus complexes à décrire. Effectivement, il serait impossible d’exprimer comment je me sentais quand j’ai vu les ambulanciers arriver à la maison pour la première fois. Ils venaient te chercher. Je voyais maman, habituellement calme et sereine, en panique et en pleurs. Je ne comprenais pas ce qui se passait. À ce moment, si j’avais pu crier, je l’aurais fait. Toutefois, la détresse qui avait formée une boule dans ma gorge rendait cela impossible.

Il s’agissait là de ta première crise d’épilepsie.

Les événements suivants se bousculèrent à un rythme tel que je n’avais même pas le temps de comprendre ce qui se passait. C’est lors d’un souper en famille que papa et maman nous annonçaient que tu étais atteinte d’une déficience profonde. Tu ne parlerais et tu ne marcherais jamais, les médecins avaient-ils dit. À ce moment-là, je ne pouvais pas comprendre la lourdeur de ces mots.

Je commençai à comprendre lorsque tu ne suivais pas le rythme des premières fois des enfants de ton âge. Je voyais les autres enfants, expérimenter de nouvelles amitiés ou bien prendre l’autobus lors de la première journée d’école et je n’arrivais pas à concevoir pourquoi tu ne pouvais pas vivre tout cela avec eux, toi aussi.  Par contre, pendant ce temps, tu vivais toi aussi, à ton rythme, des premières fois propres à toi et à ton histoire. Tu as finalement toi aussi marchée pour une première fois, contredisant les médecins et ce moment nous a tous rempli de fierté. J’ai cependant compris le nombre important de premières fois que j’avais pris pour acquises et que toi, tu ne pourrais jamais vivre.

Des premières fois aussi simples telles que la première tombée de neige et l’émerveillement qui s’en suit, la première fête d’amis, la première balade à vélo ou bien la première personne qui fait chavirer notre cœur. Je voulais connaitre ta couleur préférée, ta saison préférée, ton animal préféré, ton activité préférée et je ressentais une douleur profonde que chacun de ces éléments soient silencieux et que cela m’empêchait de te connaitre de la manière que je le souhaitais.

Cependant, ce sentiment de tristesse s’évapora bien rapidement lorsque je réalisai que, bien que tu fus privée de certaines étapes de vie supposément acquises, tu avais compris quelque chose que la majorité des gens, moi y comprise, n’avait pas encore réalisés. Tu m’as appris qu’il est possible de revivre chaque instant, comme s’il était le premier.

Je l’ai compris toutes les fois où j’observais ton cœur se réjouir dans les promenades en voiture. Ce plaisir a toujours suffi à tes cheveux pour se balancer d’un côté à un autre et à tes lèvres, pour prendre la forme d’un sourire, formant une attachante fossette sur ta joue.

Je l’ai compris toutes les fois où je t’ai vu porter l’écouteur à tes oreilles, voulant approcher la musique le plus près possible de ton visage, comme si tu voulais que la mélodie fasse partie de toi.

Je l’ai compris toutes les fois où je t’ai vu savourer ton morceau de fromage, aliment que tu affectionnes particulièrement, et de montrer la satisfaction que cette saveur te procure par les petits claquements comiques que tu fais avec ta bouche.

Peu importe le nombre de promenades en voiture, le nombre de fois que tu écoutais cette musique ou bien le nombre de fois que tu goûtais au fromage, tu les découvrais pour une première fois.

C’est ainsi que je te fais une nouvelle promesse, ma petite Katia. Il s’agit de profiter de chacune de ces premières fois que tu vas m’offrir et de ne plus jamais rien prendre pour acquis. Chaque fois que nos regards se croiseront, nous nous regarderons pour la première fois. Chaque fois que tu me feras présent d’un sourire, nous nous sourirons pour la première fois. Chaque fois que tu approcheras ta tête de la mienne, nous nous étreindrons pour la première fois. Bref, chacune de ces douceurs partagées à tes côtés sera la première.

Mais certainement pas la dernière.